Avocate depuis trente (30) ans, Falilatou S. Alexandrine V. SAÏZONOU-BEDIE a fait de la défense et la lutte pour l’effectivité et le respect des droits Humains, son domaine de prédilection. Officier de l’Ordre National du mérite français, elle est membre de plusieurs organisations professionnelles qui militent pour la défense des droits humains. Elle est commissaire à la Commission Béninoise des Droits de l’Homme (CBDH), Ancienne membre de la Fondation Regard d’Amour, Vice-présidente de WILDAF-Bénin, Présidente du Conseil d’Administration de WANEP-BENIN, Fondatrice de l’Association des Femmes Avocates du Bénin (AFA-B) qu’elle a présidée pendant six (06) bonnes années et en est la présidente d’honneur, Récipiendaire du prix Franco-Allemand des droits de l’Homme en 2021, cette mère de trois (03) enfants a beaucoup d’autres distinctions honorifiques.

Fredhy-Armel BOCOVO (Coll)
A vous mes héroïnes,
Vous avez dix-huit (18) mois, deux (02) ans, quatre (04) ans, cinq (05) ans, six (06) ans, sept (07) ans, huit (08) ans, neuf (09) ans, dix (10) ans, onze (11) ans, douze (12) ans, treize (13) ans……toutes âgées de moins de quinze (15) ans mais déjà confrontées à la violence inouïe, la barbarie innommable, qui vous ont volé votre innocence et votre enfance !
Ces prédateurs, ce sont vos frère, père, oncle. C’est votre camarade de classe, le tailleur du quartier, le meunier, le mécanicien, le « taximan », un quidam que vous avez malencontreusement croisé sur votre route. C’est votre enseignant, le maître artisan ou le beau-père. Il peut être souvent un proche qui a trahi soit votre confiance, soit celle de vos parents.
Des fois, ces violences sont exercées par des enfants mineurs du même âge que vous qui ont manqué d’encadrement.
Votre histoire douloureuse, vous avez été obligée de la conter à vos parents, à l’assistant social qui vous a reçue au guichet unique, à l’officier de police, au procureur à qui la procédure a été présentée, aux juges du pool des mineurs, à la Cour statuant à raison du sexe des personnes et de protection de la femme et de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme.
À chaque fois, vous deviez subir les regards des autres, expliquer ce qui vous est arrivé.
Comment décrire l’objet avec lequel vous avez été agressées ? Pour certaines d’entre vous, c’est une chose dure sortie du pantalon, pour d’autres, vous n’avez retenu que la douleur, le sang et le liquide visqueux qui ont coulé entre vos jambes.
Vous n’avez retenu que cette envie de vous laver, d’enlever cette souillure sur votre corps.

En plus du mal à vous infligé, vous deviez subir des représailles de certains de vos parents qui ne mesurent pas votre détresse, vos amis et votre entourage souvent accusateurs. On veut savoir: pourquoi n’avez-vous pas crié ? Pourquoi êtes-vous retournée vers votre prédateur ? Pourquoi … oubliant que celui-ci a anéanti toute conscience en vous, a distillé la peur dans votre subconscient, vous a rendu dépendant de lui sous l’effet des menaces.
Une personne violée sous l’effet de la surprise, des menaces et la douleur…quelle attitude développe-t-elle ? … Face à cette incompréhension de ceux dont vous attendez du secours, vous êtes déboussolées !
À l’audience, sous l’effet de l’émotion et du choc psychologique, la version de l’agresseur peut varier, et il suffit des fois de cette variation dans vos propos pour que vous soyez traitées de menteuses, pour que les prédateurs crient au complot… etc.
Je revois vos yeux remplis de larmes, vos sanglots qui continuent de résonner dans ma tête…votre mal à décrire votre grande douleur, à vous rappeler les circonstances des faits…. Etc.
Je vous ai vu venir aux audiences alors que vous n’êtes que âgées de onze (11) ans avec vos bébés nés à la suite du viol ou de l’atteinte sexuelle dont vous avez été victimes. À vos côtés, j’ai vécu vos drames, vos douleurs. A la suite de ces actes commis sur vous, certaines d’entre vous sont devenues bègues, d’autres souffrent d’incontinence urinaire, d’autres encore ont vu leur organe génital détruit et reconstruit suite à une opération chirurgicale lourde vous obligeant à porter des couches comme à votre naissance.
Vos prédateurs ont été jugés : ils ont pris trente (30) ans, vingt (20) ans, quinze (15) ans, dix (10) ans, sept (7) ans, cinq (5) ans de réclusion criminelle ou d’emprisonnement, d’autres ont écopé des peines assorties de sursis.
Des enseignants punis à des peines d’emprisonnement et interdit d’avoir à exercer pendant un certain temps le métier d’enseignant. D’autres sont relaxés ou acquittés au bénéfice du doute purement et simplement. Ils ont été condamnés à des amendes fortes aussi au profit de l’Etat Béninois. Des dommages intérêts vous sont alloués mais avec très peu de chance d’être recouvrés car la plupart des prédateurs sont sans ressources.
Après les procès, la condamnation de vos prédateurs, vous retournez dans vos communautés, sans qu’aucune mesure d’accompagnement psychologique pour vous aider à guérir le mal à vous fait, ne soit mise réellement en place.
Grâce à l’accompagnement de vos parents, du ministère des affaires sociales et des organisations non gouvernementales, certaines d’entre vous ont pu reprendre le chemin de l’école. D’autres sont déscolarisées car les parents ont perdu toute confiance en notre système éducatif, qui ne vous protège pas assez dans les écoles. Les chemins de l’école, de l’apprentissage, du marché, de la rue sont devenus dangereux pour vous mes héroïnes.
Vous avez aujourd’hui des parents pressés, stressés par leur vie quotidienne, à la recherche du pain quotidien; des parents qui n’ont plus le temps de s’occuper de vous, de vous protéger et de vous aimer.
Pourtant de votre prise en charge intégrale dépend votre évolution, votre vie future de femme épanouie, équilibrée et sereine; d’éducatrice et de mère.
Quelles bases solides de sécurité et de reconstruction faut-il mettre impérativement en place pour que vous qui aviez été si profondément blessées, puissiez devenir des adolescentes et puis des adultes stables, affectivement et émotionnellement ?
A travers cette lettre,
Je voudrais vous dire que je ne cesse de penser à vous. Je prie et je me bats pour qu’un mécanisme adéquat soit bien conçu et mis en place pour votre suivi, et pour développer votre résilience et surtout vous amener à ne pas perdre l’estime de soi, de vous-mêmes et surtout le goût de vivre. Je me bats pour vous.
Sachez que mon engagement à vos côtés est indéfectible.
Sachez que tant que j’ai le souffle de vie, je serai là. Toujours à vos côtés pour vous apporter mon amour, ma compassion, mon empathie.
N’ayez pas peur de dénoncer! N’ayez pas honte de dénoncer ! Ce sont vos prédateurs qui doivent avoir honte.
Mes anges,
Même si la vie vous est cruelle, dites-vous qu’un beau jour viendra où la lumière triomphera sur l’obscurité, où l’amour sera plus fort que la haine.
Dites-vous que rien n’est perdu !
Dites vous que Dieu veille sur vous !
Je vous aime.
Alexandrine F.
Me SAIZONOU-BEDIE