Toute politicaillerie mise à part, Patrice Talon, au détour d’une interview accordée récemment à l’hebdomadaire “Jeune Afrique”, a révélé au monde, un Bénin fier, digne et sérieux. La structure et la quintessence du texte sont pensées et chaque mot, pesé. L’ambition qui s’appuie sur une vision éclairée y est clairement exprimée. C’est du moins ce que devrait retenir un observateur neutre ou étranger à la chamaillerie nationale. Morceaux choisis:
Un éventuel troisième mandat ? “Cette question m’agace. Elle dénote le mépris que les autres et nous-mêmes avons de nos institutions. La poseriez-vous sous d’autres cieux ?”.
Quid du successeur ? “L’idéal serait qu’il soit meilleur que moi…en l’espace de 10 ans, le Bénin est devenu un pays sérieux, respecté, performant….maintenant que le Bénin a atteint son altitude de croisière, il est temps de changer de pilote”.
Le développement à quel prix ? “ Le sacrifice… et la gestion optimale d’une dette de bonne qualité… Le Bénin ne peut pas gagner au loto, il n’a pas un sous-sol mirifique, ce qui ne rend que plus remarquable sa trajectoire de développement ”.
Prendre du bon temps
Il y a cependant un point particulièrement intéressant sur lequel Patrice Talon a pris de la hauteur. C’est sur son avenir personnel. Au sujet de ce qu’il fera au lendemain de l’investiture de son successeur: “Sortir, me promener dans les rues, aller au marché faire mes courses, au cinéma, sur la plage, jouer à la pétanque, tout cela me manque. Je suis pressé d’être un consommateur des progrès de mon pays, pressé d’être un témoin des réalisations de mon successeur…”.
Toutes proportions gardées, c’est assez rarissime, dans une Afrique francophone en proie aux démons politiques, à l’influence des pouvoirs d’argent et à la pression des puissances étrangères, qu’un chef d’Etat en fin de cycle constitutionnel, envisage son avenir, tel un bon patriarche qui prendrait sa retraite. Par ces propos, Patrice Talon a élevé le Bénin et l’a installé sur un piédestal, en montrant que chez nous, après le pouvoir, il est possible qu’il y ait une vie, loin de la politicaillerie. Non pas seulement parce qu’il entend passer le témoin à un successeur dans les règles, mais surtout parce qu’il souhaite disparaître du jeu politique après la transmission du pouvoir. “Je serai politiquement inexistant” a t-il insisté. Ce postulat est assez exceptionnel pour être souligné car, l’une des causes de la persistance des antagonismes et des clivages politiques qui dégénèrent souvent dans notre pays, est l’activisme politique des anciens présidents de la République. À ce sujet, Patrice Talon a d’ailleurs fait un diagnostic sans ambiguïté. Pourquoi ça se passe souvent mal entre un président sortant et son successeur ? “ Sans doute parce que les sortants rechignent à redevenir de simples citoyens et veulent demeurer des acteurs”.
En toute objectivité, sans la présence pesante de nos anciens présidents de la République menant le jeu politique, la tension sociale serait infiniment amoindrie. Si comme il l’avait solennellement promis, Nicéphore Soglo s’était consacré à ses “lectures en retard”, son suivant, Boni Yayi, lui emboitant le pas, aurait très probablement repris sa bible, pour le bonheur de ses ouailles à qui il avait promis de consacrer le restant de sa vie au pastorat, après la passation de charge. Promesses manifestement difficiles à tenir pour des raisons qui échappent au commun des béninois. Aussi, leur action catalysante crée-t-elle des blocages à leur successeur, et perturbe sa gestion. Parce que, chez nous, le critère déterminant dans les choix politiques, se rapporte encore aux affinités personnelles, autant qu’à l’appartenance régionale et ethnique du leader. Dans ce contexte, les anciens présidents trouvent facilement des oreilles attentives auprès des citoyens qui reportent leurs rancœurs sur le président en exercice, qu’ils accusent d’être l’auteur de toutes leurs misères. Ils sont prêts à en découdre avec lui. Lorsque le brasier finit par être allumé, plus personne, hélas, ne sait comment l’éteindre. Voilà pourquoi la décision de Patrice Talon doit être saluée, encouragée et étendue à tous les anciens présidents de la République. Ils doivent tous demeurer politiquement inexistants et observer une grande réserve, dans l’intérêt supérieur de la nation. Dans maintes circonstances, leur silence aura toujours plus de poids que leurs propos. En somme, c’est bien d’avoir légiféré sur la chefferie traditionnelle. Maintenant, pour le bien de nous tous, il faut redéfinir le statut des anciens présidents de la République. Et ça urge !
Anicet OKE