Femme, amoureuse et mère, Cathia Riopel est devenue écrivaine. Elle œuvre depuis plus de 35 ans dans l’animation, la coordination et le développement de projets pédagogiques et culturels, notamment en faveur de la protection de la langue française, du bien-être des enfants. Titulaire d’un baccalauréat en Animation et Recherches culturelles, en plus d’un certificat en Création littéraire de l’UQAM, elle a en poche un DEC en Radiodiffusion de la Cité collégiale, et une certification du Parcours SEVE, qui consiste en l’animation de dialogue philosophique et de pratique de l’attention. Bien qu’elle soit née au Québec, au Canada, elle est citoyenne du monde et croit que l’amour n’a pas de frontière.
Fredhy-Armel BOCOVO (Coll)
Ma fille,
Hier, avec tes copines, vous étiez dans ta chambre en train de vous préparer à sortir, probablement en train de vous maquiller comme le font la plupart des adolescentes de ton âge, vous coiffer, lisser vos cheveux, les boucler peut-être, interchanger vos vêtements, enfiler le bon chandail assorti au pantalon de coton ouaté de la même marque, trouver les baskets qui matchent avec ton out fit…
Une fois prêtes à partir, vous étiez sorties de la chambre. Et alors que tu te tenais grandie dans le cadre de la porte, je suis tombée nez à nez avec une femme que je voyais pour la première fois. Tu étais habillée d’une robe ajustée aux formes de ton nouveau corps, un corps de femme! Cette robe noire moulait tes courbes et tes poussées de croissance. La robe était fendue sur le côté gauche. Pas trop! Juste une petite fente. Ça faisait chic et de bon goût. Entre le bas de ta robe et le haut de tes bottes cavalières noires, tes genoux dénudés n’avaient pas froid aux jambes. Tu ne laissais paraître aucun autre morceau de ta peau de femme. J’ai été surprise et rassurée à la fois par ta fidèle pudeur et tes réserves.
Je savais que tu allais au centre-ville avec les filles, vous procurer un bubble tea mangue et des perles de tapioca. Vous aviez prévu sortir pour vous sentir grandes, libres, neuves, vivantes. C’est normal. Ça fait partie de votre développement, de votre évolution.
J’ai eu le réflexe de vouloir te mettre en garde des risques et des dangers. Le centre-ville est bourré de fêtards du vendredi soir, de bruits des bars, de sexe-drogue-et-Rock’n’Roll, de sans-abris qui mendient pour une gorgée de force, une dose de courage et de réconfort.
On ne naît pas femme, ma fille; on le devient, disait Simone de Beauvoir. J’en suis devenue une qui se souvient de la peur des ruelles sombres, des rues désertes aux lampadaires cassés. Une qui se souvient de la peur de se faire attaquer, agresser, violer. Je me souviens de l’angoisse qui monte lorsqu’on est suivie de trop près. Je me vois prendre un air déterminé en marchant, prétendre que je suis pressée d’aller quelque part, avancer plus vite, rester en mouvement pour ne pas me laisser submerger par la panique qui paralyse mes membres.
Je me suis retenue, me suis censurée.
Je me suis dit qu’il n’était pas juste de te transmettre mes terreurs. Tu confronteras les tiennes tôt ou tard; et tu apprendras à ton tour, à les apprivoiser, les contrôler, à écouter cette petite voix intérieure. Appelle-la comme tu voudras, ton instinct, une impression, un présentiment, ce monologue interne bien à toi, guidera tes pas. Non pas l’écho de mes peurs!
Je me suis retenue pour éviter que s’accumulent la pollution sonore sur cette voix, le grésillement de mon trouble qui ne t’appartient pas et surtout, en tant que femme, je ne veux pas que tu aies peur des hommes.
Parce que c’est beau un homme. UN VRAI !
Un qui ne cherche pas le pouvoir, la puissance, le besoin d’exercer du contrôle sur une femme. C’est doux, tendre, sensible. Ça peut aimer faire la cuisine, le ménage, la vaisselle, le lavage et changer les couches du p’tit dernier. Ça pleure lorsque Mufasa meurt dans le Roi Lion. Ça aime le rose sans que leur virilité pâlisse ou que leur masculinité décolore.
Un homme, un vrai, ça ne se sent pas menacé, diminué, inférieur à la femme, même si la femme a du succès, du caractère, de l’éducation, un poste de direction d’une entreprise ou une fortune imposante.
Un homme, un vrai, ça part à la chasse pas que pour le gibier, mais aussi pour apprendre à mieux-être, prendre soin de sa santé, reconnaître qu’il a mal et le dire, ne pas prétendre que la douleur n’existe pas parce qu’il est fait fort, solide, invincible, qu’il sait demander de l’aide, être vulnérable, souffrir, tendre la main, tomber même et se relever.
Un homme, un vrai, est engagé, est militant. Ça descend dans la rue pour lutter aux côtés des femmes lorsque leurs droits à l’égalité sont menacés. Ça se mobilise pour débarrer les écoles et donner accès à l’éducation à toutes les femmes du monde. Ça brûle des voiles pour s’opposer à l’invisibilité des femmes. Un homme, un vrai, ça fabrique des porte-voix plus gros, plus puissants, plus sonores pour scander des slogans qui libèrent la parole des femmes, qui permettent la liberté d’expression, qui débâillonnent leur silence. Un homme, un vrai, ça se résigne à accepter que le corps de la femme ne lui appartient pas, qu’il n’est pas un territoire à occuper, à coloniser, à posséder, à habiter, pas même de sa semence et que le libre choix est un droit fondamental à préserver dans toutes les circonstances.
La présence des hommes auprès des femmes est essentielle dans ces luttes et ces mouvements sociaux afin d’envisager quelques victoires ou avancements. Sans eux, c’est comme s’entrainer à frapper dans un punching-bag. Ça te permet de te défouler, mais tu ne gagnes aucun combat. Tu frappes dans le vide. Ils doivent mettre les gants et frapper avec nous. Et crois-moi ma fille, il y en a qui n’ont pas peur de prendre les coups pour nous.
Je t’imagine lire ces lignes et te demander, ça existe un homme comme ça, maman?
Oui. Ton père.
Ton père, c’est le meilleur partenaire de vie pour moi, sa femme. Il sait écrire des lettres d’amour sans faute d’orthographe. Il sait inventer d’inépuisables paroles niaiseuses sur l’air de Gilbert, mon chat de Caillou. Il sait comme personne, enrouler une à une les boucles de mes cheveux autour de ses doigts, les pincer, les tirer, jusqu’à ce que je m’endorme. Il est généreux. Il est disponible. Il est à l’écoute, intéressé, présent. Il prend soin de rendre visite à sa mère, l’appelle régulièrement, lui apporte son journal Le Devoir, ses Werther’s Original préférés et un petit cappuccino glacé pour lui faire plaisir. Il fait le lit le matin en tirant un peu les couvertures, pas parce que c’est important pour lui, mais parce que c’est important pour moi. Il applaudit mes succès. Il accompagne mes doutes. Il essuie mes larmes. Il écoute mes sempiternelles questionnements existentiels et entend mes silences. Il me dit que je suis belle même quand je suis laide, fatiguée, moche, que mon mascara coule, que mes cheveux sont emmêlés, que je pue des aisselles. Il oublie la date de notre anniversaire de mariage mais jamais de te rendre service.
Une nuit, alors que j’étais en visite chez une amie dans la capitale, un trajet de deux heures et demi de route de la maison, je t’avais amenée avec moi, on avait pris le bus, tu avais à peine deux ans et pendant la nuit, tu étais tombée malade. Tu vomissais.
Il savait qu’on devait reprendre le bus le lendemain matin pour revenir. Il savait aussi que j’avais passé la nuit à te bercer, te veiller et nettoyer les dégâts. Il a pris la voiture, a conduit les deux heures et demi de route qui nous séparaient de lui et il est venu nous chercher. Il l’a fait pour être là. Pas parce qu’il ne me croyait pas capable de gérer la situation, mais juste au cas où j’avais besoin de déposer ma fatigue sur son épaule.
La seule fois où je l’ai vu porter une cravate, c’était aux funérailles de ton grand-père qu’il n’a jamais rencontré parce qu’il est mort avant l’échange de notre premier baiser…
Nous n’étions même pas officiellement un couple mais il était là.
Il avait appris la nouvelle du décès de mon père par des amis en commun et s’était présenté à l’église ce jour-là. Avec une cravate ! La seule fois de ma vie où je l’ai vu porter cette cravate ! Comme s’il savait sans le savoir que pour mon père, il existe des tenues de circonstances, un rigoureux code vestimentaire à respecter dans des occasions spéciales.
Je regardais la photo de mon père posée tout près de l’urne contenant ses cendres et je lui demandais, est-ce toi qui me l’envoies?
Ton père s’était glissé parmi la rangée de monde entassé dans l’aile de l’église et il m’attendrissait. C’est plus tard qu’il m’a convaincue qu’il était un grand homme. Quand il m’a avoué que ce jour-là, sans que nous soyons officiellement un couple, si et seulement si, je suis la femme de sa vie, il fallait qu’il ose demander ma main à mon père de là où il se trouvait. Ici, ou ailleurs, derrière les nuages.
Depuis, c’est le meilleur partenaire de ma vie de femme, ma fille. Il est mon équilibre, ma source d’inspiration, mon essence lorsque je n’ai plus de gaz. Il est ma lumière lorsque je me terre dans mes ombres. Il me remet au propre lorsque je suis au brouillon. Il est mon meilleur ami, amant, amour, il me laisse respirer, souffler, reprendre mon air… À l’air libre. Il admire mes postures. Pas pliée. Pas soumise. Debout. Vraie. Affirmée. Créative. Exubérante. Sensible.
Ma fille,
Sur le long chemin de devenir femme, n’oublie pas que tu peux compter sur ces hommes, comme ton père, « femme’eusement beaux » pour bâtir un partenariat égalitaire, homme-femme. Pour voir le monde ensemble, au loin, regarder l’horizon dans la même direction, admirer le soleil fondre sur une ligne droite à la tombée du jour, une même ligne droite pour l’homme et la femme qui regardent. Pas plus haute, pas plus basse dans le décor. Égale !
Ta maman qui t’aime.