Mondialement reconnu comme la Journée internationale du livre pour enfants, le 02 avril est à la fois une occasion de célébration du fruit des nombreux efforts consentis au profit de la littérature infantile et un moment de réflexions sur les défis de développement surgissant et persistant. Dans cette interview, Dr Fernand Nouwligbeto, Chef du département des Lettres modernes de l’Université d’Abomey-Calavi, renseigne d’une part sur l’importance de la littérature de jeunesse et, d’autre part, sur les problèmes qui handicapent sa promotion.

Nous célébrons la Journée internationale du livre pour enfants. Comment définissez-vous la littérature de jeunesse (LIJ), et quels sont les thèmes que l’on y trouve ?
La littérature de jeunesse, telle qu’on la définit habituellement, est l’ensemble des œuvres qui, aussi bien par les sujets abordés que par les styles utilisés, s’adressent prioritairement aux enfants et aux personnes âgées de 2 à 24 ou 25 ans ou plus. Donc, c’est cette définition qu’on admet assez généralement parce qu’elle recoupe les divers aspects de cette littérature-là, à savoir : les sujets abordés, les styles utilisés par les auteurs et la cible, les jeunes et les enfants, de façon prioritaire. Au niveau des thèmes, ça varie énormément selon les auteurs. Il n’y a pas de thème spécifique à la LIJ en tant que tel. Tout dépend du traitement que les auteurs en font. Sinon, les thèmes relatifs à l’amour, à la sexualité, même à la guerre, au conflit de générations, etc. Et, puisque c’est la littérature dédiée aux enfants, c’est parfois les thèmes qui sont liés à l’hygiène corporelle, à la scolarisation. Quand on lit des œuvres comme celle de Florent Couao Zotti, intitulée Charly en guerre, c’est une littérature de jeunesse, pas de la guerre, comme le titre l’indique. Quand on prend le roman Un enfant d’Afrique de Olympe Bhêly-Quenum, c’est aussi un roman qui ne parle pas seulement de la guerre, mais de la famille, de la scolarité, de l’instruction reçue par l’enfant, par le héros à l’école, de ses relations avec ses parents. C’est donc difficile de trouver des thèmes vraiment spécifiques à cette littérature-là. On peut rencontrer des thèmes liés à la découverte de certains paysages, de la faune. Et quand on commence à monter un peu dans les tranches d’âge, il y a la littérature des tout-petits, celle des petits, la littérature des grands, des moyens, etc. Selon l’âge ou la tranche d’âge considérée, en fonction du développement psychomoteur et physiologique de l’enfant considéré.
Comment reconnaître qu’une œuvre appartient à la littérature de jeunesse ? Est-ce qu’il y a des caractéristiques ?
Quand je prends par exemple un roman comme Awa la petite marchande, c’est un roman de jeunesse. Les écueils de la vie aussi, c’est un roman de jeunesse qui parle de la difficulté d’une jeune dame à s’insérer et qui est obligée de s’adonner à la prostitution pour pouvoir survivre. Donc, il ne suffit pas d’avoir des bandes dessinées pour conclure que c’est destiné aux enfants. Il faut prendre le soin de le lire, ce livre-là, de l’examiner pour voir si c’est vraiment ça. Alors, en matière de caractéristiques, d’une façon très générale, il y a la forme et le fond. Les caractéristiques de fond, c’est par exemple la visée éthique de l’ouvrage. C’est-à-dire que les auteurs de littérature de jeunesse et les éditeurs s’entendent sur le fait que l’enfant, jusqu’à 18 ans, n’est pas encore un être majeur qui puisse de façon autonome prendre des décisions et savoir distinguer le bien du mal. Il faut le protéger, il faut l’aider à grandir. Donc, la visée esthétique consiste à dire qu’on doit produire des ouvrages qui contribuent à l’éducation de l’enfant et de la jeunesse. Et par conséquent, la visée éthique est présente dans ces ouvrages-là. On écrit des ouvrages pour les enfants, pour les jeunes, aussi bien pour qu’ils lisent que pour les aider à acquérir les notions fondamentales en matière de morale, de comportement en société, de vie en communauté, … C’est une caractéristique fondamentale. Si on prend un ouvrage de jeunesse, surtout d’enfance, qui ne respecte pas ces conditions-là, on peut déjà commencer à se demander si c’est vraiment un ouvrage de jeunesse, en considération de la dimension éthique. Alors, quand je dis éthique, ce n’est pas seulement la morale, il peut y avoir aussi une question d’information qu’on apporte simplement à l’enfant sur la famille, sur son propre corps, sur un animal, en particulier le rhinocéros, l’hippopotame, des informations élémentaires qu’on lui apporte sur un cours d’eau, etc. Tout ça participe à cette visée éthique dont je parle, parce qu’il s’agit de forger un homme à travers le livre. Il y a aussi la dimension formelle, c’est-à-dire que le style d’écriture doit être accessible aux jeunes.
Quand je prends un roman comme Les frasques d’Ebinto d’Amadou Koné, voilà un roman qui remplit vraiment les conditions de la littérature de jeunesse. Après sa lecture, on se dit qu’il faut absolument éviter de faire les mêmes erreurs que le personnage principal, en restant très prudent, en évitant les rapports sexuels. Quand je suis écolier, quand je suis élève, quand je suis étudiant, je dois être responsable pour assumer cette charge-là avant de m’y adonner. Dans le fond, on veille à ne pas heurter les sensibilités. On ne montre pas des cadavres, des corps ensanglantés. On évite la violence. Mais il y en a d’autres qui font apparaître des faits très violents parce que, comme je l’ai dit, on tient compte de l’âge et de l’attente de la cible.
Étant à l’ère du numérique, quelles sont les opportunités qu’offrent les différentes plateformes pour la promotion de cette littérature ?
Le numérique est une très belle opportunité pour la littérature dans sa généralité. L’on peut avoir accès à plus de ressources livresques que dans la bibliothèque conventionnelle classique et habituelle. Parlant des BD, maintenant, si vous allez sur Internet, vous pouvez télécharger des numéros entiers de Tintin. C’est magnifique. Donc, même si vous êtes au Nord ou dans un village perdu du Sud, il vous est possible, sans vous déplacer, d’avoir Tintin, et de le lire. Et la lecture contribue à forger l’esprit. C’est important. L’autre possibilité qu’offre l’électronique, c’est que vous pouvez engranger et enregistrer beaucoup de données sur votre portable. Si un ami ou quelqu’un a tel ouvrage qui est disponible en version électronique, vous pouvez facilement le prendre et l’utiliser. Avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, il y a beaucoup d’œuvres littéraires qui sont transposées, adaptées à l’écran. Donc, c’est un formidable outil, le numérique. Et ça permet aussi aux autres qui sont ici au Bénin d’accroître leur visibilité. Les écrivains de jeunesse que nous avons ici au Bénin peuvent accroître leur visibilité parce qu’il suffit de se créer un blog sur internet ou en annoncer des sites gratuits pour qu’on sache qu’au Bénin aussi, il y a des choses qui se font en matière de promotion de la littérature.
Mais ceci étant, l’accès à toute chose nuit. Trop de numériques tue le numérique. Donc, il ne faut pas que les enfants, à cause de cette facilité d’accès à internet en abusent. On voit les enfants jusqu’à minuit, une heure du matin, en train de pianoter sur leur téléphone portable. Est-ce que c’est toujours les ouvrages qu’ils lisent ? Donc, l’accès à toute chose nuit, et l’électronique n’est qu’un outil parmi tant d’autres.
Malgré les initiatives de promotion de la LIJ au Bénin, est-ce qu’il y a des défis qui persistent malgré les pistes de solutions élaborées ?
Je sais qu’il y a beaucoup d’initiatives qui se font aussi bien à l’extérieur qu’au Bénin. Je vais surtout parler de ce qu’il y a au Bénin. Là, il faut voir Béatrice Lalinon Gbado qui fait beaucoup de choses pour la promotion de la LIJ. C’est la personne ressource par excellence au Bénin. Il faut voir les autres auteurs qui sont là, Hector Sonon, Georges Bada, Hortense Mayaba, et bien d’autres écrivains qui s’y intéressent. Si on doit faire un bilan de cette littérature, on doit quand même savoir apprécier les choses et dire qu’il y a un progrès qui a été fait. On a aujourd’hui plus d’auteurs de littérature de jeunesse qu’avant. On a une certaine variété de genres qui sont pratiqués par les auteurs. Malheureusement, on a l’impression que cette littérature n’est écrite qu’en français uniquement. Or, il n’y a pas que des enfants instruits. Il y a ceux-là qui n’ont jamais été à l’école. Il faut aussi qu’on pense à eux. Il faut que la littérature, au lieu d’être réduite à être un instrument de promotion de la langue française, soit aussi mise au service de la langue nationale. Il faut qu’on ait des BD, des ouvrages en langue nationale. Ça, ce n’est pas spécifique à la littérature. C’est à la littérature béninoise en général. En outre, la question du financement de ce secteur manque. Souvent, ce sont les coopérations françaises et autres qui financent. La dépendance financière de ces éditeurs est une difficulté. Il y a des initiatives comme la Semaine du livre béninois de jeunesse (Selibej) et le Prix Hervé Gigot qui promeuvent la littérature de jeunesse. Mais, les problèmes sont là. Premièrement, c’est que très peu d’enfants lisent vraiment, peu comprennent aussi les livres. L’autre problème, c’est que les œuvres de littérature de jeunesse coûtent cher. Il faut aller dans les librairies et dans les bibliothèques où il y a ces œuvres pour que l’accès soit gratuit. Sinon, c’est un peu compliqué pour les jeunes. En plus, la LIJ contribue malheureusement à renforcer le problème de l’aliénation culturelle qui découle de la prononciation d’une langue étrangère. Très peu de jeunes bilingues parlent des langues locales. La littérature de jeunesse doit pouvoir faire baisser cette tendance. De plus en plus, cette littérature n’est pas enseignée. Avant, ça l’était. Il faut donc qu’il y ait des réflexions critiques sur LIJ. N’attendons pas l’État avant de faire ce qui doit être fait. Commençons.
Avez-vous un appel à lancer ?
Que ce soit aux éditeurs, aux lecteurs, aux promoteurs, je leur demanderai de ne pas raccrocher. Qu’ils jouent leur rôle, et ça ira. L’auteur doit continuer à produire, l’éditeur à éditer, l’État à jouer sa partition. Donc, voilà autant de choses qu’il convient de faire pour que les résultats soient vraiment communs. Pour la jeunesse, je leur rappelle simplement qu’il faut lire. C’est une chance d’être jeune. Il faut en profiter pleinement en posant les bases fondamentales de son développement futur. Et ça passe par la lecture d’œuvres adaptées. Au lieu de regarder sur Internet, sur son portable, des films pornographiques qui polluent son esprit, il vaut mieux s’éduquer en lisant des livres sains, potables, des articles qui vous élèvent et vous préparent à la vie. C’est ça qui est important pour que les gens se prennent au sérieux et sachent que le jeune d’aujourd’hui sera le vieillard de demain.
Propos recueillis par Michèl GUEDENON