Repère spirituel pour les générations passées, le Fâ est aujourd’hui confronté à une certaine indifférence, notamment chez les jeunes. De plus en plus, ces derniers ignorent ou rejettent la consultation du Fâ, comme dépassée.

Edouard GNANSOUNOU (Collaborateur)
La consultation du Fâ repose sur des rituels précis exécutés par des prêtres initiés, appelés Bokonon. Ces derniers utilisent le chapelet divinatoire (Akplè), ou des noix de palme pas ordinaire (Adjikoun) ou encore des cauris (Akouekoun) pour faciliter la communication entre le monde visible et invisible afin d’obtenir des messages des divinités et des ancêtres. Selon la tradition, chaque événement important doit être précédé de cette consultation afin de s’assurer que les décisions prises sont en harmonie avec les forces mystiques.
Pour beaucoup de Béninois, le Fâ est une boussole spirituelle qui donne des orientations cruciales. Il peut s’agir de choisir une date propice pour un mariage, de connaître les obstacles dans un projet professionnel ou d’anticiper les défis d’une nouvelle année. Les anciens, garants de la tradition, continuent d’accorder une grande importance au Fâ. « Nous avons toujours consulté le Fâ avant tout grand événement », explique Hounnongan Missihoun Adjamawlédègbo, un notable de Porto-Novo. « C’est une manière de montrer du respect pour nos ancêtres et de garantir que ce que nous faisons est béni », ajoute-t-il.

Hounnongan Missihoun Adjamawlédègbo
La Jeune Génération : Entre modernité et rejet des traditions
Chez les jeunes , la perception de la consultation du Fâ a radicalement changé. De plus en plus influencés par les valeurs occidentales, la mondialisation et l’éducation moderne, de nombreux jeunes Béninois choisissent d’ignorer ou de minimiser ce rituel ancestral. Selon eux, la modernité, la science et les progrès technologiques ont supplanté les anciennes croyances. Pour certains, le Fâ n’est plus qu’une superstition sans réel fondement.
« Je respecte nos traditions, mais je ne pense pas que des cauris puissent vraiment décider de l’avenir de mon mariage ou de ma carrière », affirme Louise, une étudiante en droit à l’Université d’Abomey-Calavi. Ce discours est partagé par une majorité des jeunes aujourd’hui, qui privilégient d’autres méthodes pour prendre leurs décisions. Le Fâ, autrefois incontournable, semble alors être relégué au second plan.
Cette tendance inquiète les anciens, qui perçoivent ce rejet comme un renoncement à l’identité culturelle. « Les jeunes d’aujourd’hui ne respectent plus rien. Ils oublient que le Fâ, c’est la voix des ancêtres, c’est notre guide. Ignorer le Fâ, c’est se priver de leurs bénédictions », s’indigne Hindé, un Bokonon résidant à Abomey. Pour lui, l’abandon du Fâ n’est pas seulement un renoncement spirituel, mais aussi une rupture avec les valeurs qui ont structuré la société béninoise depuis des siècles.
La Consultation du Fâ avant le mariage : Une Tradition boudée par la jeunesse
L’un des domaines où ce fossé entre générations est le plus marqué est celui du mariage. Traditionnellement, avant toute union, les familles béninoises consultent le Fâ pour s’assurer que le mariage est spirituellement approuvé. Le Fâ permet de vérifier la compatibilité des deux époux, mais aussi de prédire les éventuels obstacles auxquels le couple pourrait être confronté. Un mariage validé par le Fâ est perçu comme un gage de longévité et de prospérité.
Cependant, de nombreux jeunes couples d’aujourd’hui choisissent de se marier sans passer par cette étape cruciale. « Pourquoi devrais-je consulter le Fâ pour savoir si je dois épouser la femme que j’aime ? Ce sont nos sentiments qui comptent », explique Serge, étudiant. Beaucoup de jeunes considèrent désormais que l’amour et la compatibilité émotionnelle suffisent pour bâtir un mariage solide, rejetant ainsi la dimension spirituelle autrefois centrale.
Néanmoins, ce désintérêt est source de conflits au sein des familles traditionnelles. Pour de nombreux parents, un mariage sans l’approbation du Fâ est risqué et à de faibles chances de réussir. « Nous avons vu des couples qui se sont mariés sans consulter le Fâ, et leur union a été un échec total », raconte Maman Houéfa, une mère de famille à Porto-Novo. Dans les croyances béninoises, un mariage désapprouvé par les parents ou par le Fâ est considéré comme voué à l’échec.
Le Tô Fâ ou Fâ de la Nation : Une Tradition Maintenue au Niveau Politique
Remise des Adjikouns par la représentante du peuple pour la consultation du TO FA 2025 aux Vodun Days
Si le Fâ perd de son influence dans la sphère privée et familiale, il reste néanmoins présent dans les grandes décisions politiques. Le Tô Fâ, ou Fâ de la Nation, est un rituel annuel où le chef de l’État consulte le Fâ pour déterminer le signe sous lequel le pays sera placé pour l’année. Ce rituel, aujourd’hui célébré chaque 10 janvier à l’occasion des Vodun Days à Ouidah, permet aux dirigeants d’anticiper les défis et opportunités de l’année.
Le Tô Fâ, bien qu’étant un événement public largement suivi, ne suscite pas l’adhésion unanime des jeunes. « C’est une belle tradition, mais je ne pense pas que cela influence vraiment la politique du pays », commente Antoine, un jeune politologue diplômé de la Faculté de Droit et de Science Politique à l’Université de Parakou. Pour lui et pour beaucoup d’autres, la consultation du Fâ dans la gouvernance n’est plus qu’un symbole, un geste respectueux envers la tradition, mais sans véritable impact sur la gestion moderne des affaires publiques.
Le Chef du gouvernement et son épouse aux Vodun Days
Pourtant, Patrice Talon, tout en gouvernant dans un cadre républicain et démocratique, maintient cette consultation annuelle, affirmant ainsi l’importance de préserver le lien entre l’État et les croyances ancestrales. Après chaque consultation, les sacrifices rituels sont effectués pour apaiser les esprits et garantir la protection du pays tout au long de l’année.
Le Fâ dans le monde des affaires : Un Recul chez les jeunes entrepreneurs
Au-delà du mariage et de la politique, la consultation du Fâ était autrefois une pratique courante dans le monde des affaires. De nombreux entrepreneurs sollicitaient les conseils des Bokonons avant de lancer un projet important ou de signer un contrat. Ces consultations permettaient de s’assurer que les décisions économiques allaient dans la bonne direction.
Cependant, même dans ce domaine, les jeunes entrepreneurs semblent de plus en plus sceptiques. « Aujourd’hui, nous avons des outils modernes pour analyser les risques financiers et les opportunités de marché. Nous n’avons plus besoin du Fâ pour prendre des décisions », affirme Romaric, un jeune promoteur immobilier à Cotonou.
Pour cette génération de jeunes actifs, les décisions se basent davantage sur des données économiques et des analyses rationnelles, réduisant ainsi la place du Fâ dans les affaires. Pourtant, certains entrepreneurs plus traditionnels continuent de croire que cette tradition leur donne un avantage spirituel dans un environnement économique incertain. « En consultant le Fâ avant de vous lancer dans les affaires, il peut vous orienter vers Dan, le Vodun qui gouverne le vaste domaine de l’économie et des finances », explique le Professeur Raymond Coovi Assogba, érudit des recherches en sociologie et en anthropologie et Maître-Assistant des Universités (CAMES).
Professeur Raymond Coovi Assogba : le Fâ, une tradition en transition
La consultation du Fâ, bien qu’ayant résisté à l’épreuve du temps, se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Pour les anciennes générations, elle demeure une pratique essentielle, garante de l’harmonie spirituelle et sociale. Mais chez les jeunes, influencés par la modernité et un monde en perpétuel changement, le Fâ perd de son importance.
Le défi pour le Bénin est de trouver un équilibre entre tradition et modernité, afin que ce patrimoine spirituel, fondement de la culture béninoise, ne disparaisse. Le Fâ n’est peut-être plus au centre des préoccupations des jeunes, mais il continue de jouer un rôle dans certaines sphères de la société, notamment la politique et les affaires.